23/12/2012

Univers de la science et univers de l'imagination

Tel est le fond de la réponse de Brunschvicg à Gabriel Marcel le 24 mars 1928 lors de la "querelle de l'athéisme" :

Vraie et fausse conversion

page 220 :

"Ne craignez donc pas que je considère comme démonétisées les valeurs dont vous vous réclamez. Ces valeurs fiduciaires, sans oser trop vous en féliciter, je vous dois ce témoignage qu’elles se sont relevées du discrédit que Platon avait un moment jeté sur elles par la hiérarchie des ordres de connaissance dans la République, des degrés de l’initiation rationnelle dans le Banquet. Je n’ai pas contesté le succès de Hegel pour n’avoir vu en lui qu’un théologien manqué. Ce succès même devait me servir à préciser la nature véritable de la raison, à souligner l’opposition entre la connaissance conceptuelle que Hegel a héritée de la tradition scolastique et la connaissance réelle à laquelle il a fermé volontairement les yeux parce qu’il aurait été obligé d’aller la chercher sur les traces de Newton. Le mot d’Hamlet : Il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel que dans toute votre philosophie, était assurément vrai du temps de Shakespeare. Mais pourquoi voulez-vous qu’il en soit encore de même, depuis que la philosophie a franchi le seuil de l’intelligence, depuis qu’elle a délaissé les généralités logiques, la chimère de l’intelligible en soi, pour concevoir, ou, plus exactement, pour constituer, le ciel et la terre dans leur réalité concrète ?

Le centre du débat entre nous est bien là. Cette rénovation spirituelle que la science du XVIIe siècle a opérée, dont Kant, faute d’avoir lu Descartes, n’a eu qu’une demi-conscience, qui a échappé complètement au romantisme hegelien, vous me reprochez d’en avoir fait le loyer lumineux de la philosophie moderne. Là où j’avais essayé de mettre en relief une épreuve virile de discernement, vous parlez de mutilation, de castration. En fait, il se trouve que Descartes, dès les premières pages de son Traité du Monde, Spinoza dans sa théorie de la fiction que nous. a conservée le Traité de la Réforme de l’Entendement, se sont posé notre problème sous une forme précise : Qu’est-ce qui est le plus riche de réalité concrète : l’univers de l’imagination sensible ou l’univers de l’intelligence scientifique ? Et leur réponse n’est pas douteuse : l’univers de l’imagination est un univers discontinu, partiel, laissant place par toutes ses lacunes et toutes ses fissures à l’intervention du miracle, tandis que le merveilleux s’élimine à mesure que le tissu des causes et des effets se resserre, que la coordination et le prolongement des mouvements cosmiques, à travers la double immensité de l’espace et du temps, révèlent l’unité solidaire du monde. Toute votre conception des choses est pauvre et abstraite, puérile et larvée, en comparaison de celle qui, depuis trois siècles, fait le fond de notre civilisation scientifique.
En rendant définitive, sur le terrain de la physique mathématique, la connexion intime de l’esprit et de la vérité, Descartes et Spinoza ont consacré ce qui avait été le fond même de la spéculation platonicienne, l’antagonisme entre les valeurs dominantes de la philosophie et les valeurs récessives de la mythologie."

01/02/2010

Etienne VACHEROT

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_Vacherot

Sa thèse de philosophie (téléchargeable entièrement):

http://books.google.fr/books?id=xidIAAAAMAAJ&pg=PA90&...

Voir Caro : l'Idée de Dieu et ses nouveaux critiques (chapitre 5, page 207) :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k839166/f216.table

pour un exposé de la doctrine de Vacherot sur Dieu, que Caro caractérise comme "idéalisme".

Mais, dans "La métaphysique et la science" (1863), Vacherot cherche clairement à dépasser aussi bien le mysticisme, l'éclectisme (Victor Cousin), le matérialisme, le spiritualisme et l'idéalisme.

Voir aussi : "La religion" par Etienne Vacherot :

http://books.google.fr/books?id=HGSp8kDeCN4C&pg=PA164...

La question de Dieu

"Et maintenant, homme de rien, fuis un moment tes occupations, cache-toi un peu de tes pensées tumultueuses. Rejette maintenant tes pesants soucis, et remets à plus tard tes tensions laborieuses. Vaque quelque peu à Dieu, et repose-toi quelque peu en Lui. Entre dans la cellule de ton âme, exclus tout hormis Dieu et ce qui t'aide à le chercher ; porte fermée, cherche-le. Dis maintenant, tout mon cœur, dis maintenant à Dieu : Je cherche ton visage, ton visage, Seigneur, je le recherche. Et maintenant, Toi Seigneur mon Dieu, enseigne à mon cœur où et comment Te chercher, où et comment Te trouver. Seigneur, si Tu n'es pas ici, où Te chercherai-je absent ? Et, si Tu es partout, pourquoi ne Te vois-je pas présent ? Mais certainement Tu habites la lumière inaccessible. Où est la lumière inaccessible ? Ou bien comment accéderai-je à la lumière inaccessible ? Ou qui me conduira et introduira en elle pour qu'en elle je Te voie ? Par quels signes enfin, par quelle face Te chercherai-je ? Je ne T'ai jamais vu, Seigneur mon Dieu, je ne connais pas ta face. Que fera, très haut Seigneur, que fera cet exilé, tien et éloigné ?"

200px-Anselm.jpg

On pose ici la question de Dieu.

Mais si l'on doit poser une question, à vrai dire cette question, qui n'est pas n'importe quelle question, et qui n'en est peut être même pas une, on doit pouvoir la formuler, et surtout si l'on situe cela, comme moi, sur un groupe ou un blog, en français, en un texte accessible à qui voudra bien le lire.

Il ne s'agit pas ici de prière, de méditation ou d'oraison silencieuse, d'effusions mystiques et ineffables. Il s'agit d'un texte, d'un "discours" sans doute assez décousu (nous verrons bien) mais qui se veut écrit clairement et sur un mode argumentatif,  de façon minimale en tout cas.

Alors comment formuler cette question de Dieu, que l'on entend poser ici ? c'est à dire au fond : comment commencer ?

Et l'on sait qu'en toutes choses, le commencement est le plus difficile, le plus mystérieux, le plus abyssal....plus même peut être que la fin, et d'ailleurs la fin d'un tel "discours" ne doit elle pas reposer en son commencement ?

mais cela fait déjà beaucoup de questions et toujours pas la question...ne dirait on pas que l'on tourne et virevolte autour en posant des questions accessoires, ou préliminaires ? et en voici encore une ...

formulera t'on la question comme l'on fait habituellement, dans les discours et débats ordinaires ? nous avons un vaste choix :

"Dieu existe t'il ou non ? Dieu EST il ou non ?"

"Y a t'il un Dieu ou non ?"

"Doit on être athée ou croyant ?"

 

le terme "inconfortable" n'est sans doute pas le mieux choisi d'ailleurs, mais peu importe.... d'ailleurs à quoi d'autre doit on s'attendre quand on essaie de s'interroger, de porter la lumière de la conscience, sur "Dieu", en tentant de sortir des sentiers battus de la "foi" et d'éviter les "grandes routes" où se perdent foi, raison et conscience...

résumons :

nous avons admis que nous avions comme première tâche, si du moins nous devions commencer et entrer véritablement dans la recherche conduisant à la solution du "problème", d'élaborer une formulation claire, précise et satisfaisante de la "question". Mais nous avons tout de suite reconnu qu'il nous était impossible de trouver une telle formulation avant très longtemps sans doute, et que nous ne pouvions donc commencer...

telle est l'aporie où nous nous trouvons...

par contre, à la place de la "formulation" inaccessible et introuvable, nous sommes "gratifiés" d'un nombre sans cesse croissant de "découvertes" (appelons cela comme ça), c'est un peu comme si nous nous promenions dans un pré désert en début de matinée et fiasions envoler une nuée sans cesse croissante de papillons multicolores, d'oiseaux, d'insectes...

ainsi par exemple, nous nous sommes interrogés sur la possibilité d'un "échec" de notre entreprise. Mais que voudrait dire le mot "échec" dans un cas semblable ? pour le savoir il faudrait savoir ce que signifierait le mot "réussite" !

qu'est ce que cela pourrait vouloir dire ? ça y est ! aujourd'hui , tel jour telle heure telle année, nous avons enfin trouvé la réponse définitive et c'est : "Dieu existe"...ou "Dieu n'existe pas" ... ou "Il est impossible de le savoir" ou... quoi encore ?

tout ça pour ça ?

autre question que nous venons de faire "lever" : nous avons qualifié notre "discours", celui que nous essayons d'élaborer ici, d' "entreprise" : mais est ce bien le terme adéquat ?

autre question : le flou entre le terme "question" et celui de "problème" ...ce dernier terme est connoté de manière différente, plus "technique" et "scientifique", moins "philosophique" que "question" (terme qui fait penser à l'ouvrage de Heidegger, par exemple).

Certes ce sont des questions de vocabulaire : mais doit on s'attendre à autre chose dans ce genre de débat ? autre question...

bref, pour faire court : à la place d'une question informulable et qui sans doute ne viendra jamais, mais qui pourtant serait la seule "cruciale", viennent une foule de questions accessoires...

alors doit on commencer par celles là, tout en notant leur caractère "accessoire" et "lié au vocabulaire" ou peut être même "seulement formel" ? autre question !

mais peut être sommes nous allés trop vite : revenons un peu sur la prétendue "nécessité" , ou plutôt obligation, de trouver une "formulation" claire et précise de la question....est ce que cette obligation est tellement certaine ?

arrivé là, j'estime souhaitable un petit intermède poétique, tiré de Celan, "Contrainte de lumière":

"Nouvelle autorisation de décollage

chant de la roue de proue avec couronne.

Le gouvernail crépusculaire répond,

ta veine arrachée au sommeil se dénoue,

ce que tu es encore, se couche en travers,

tu gagnes de l'altitude"

ainsi que :

"Je peux encore te voir : un écho,

palpable avec des mots

tactiles, à l'arête

de l'adieu.

Ton visage s'effarouche doucement,

quand soudain fait une clarté de lampe

en moi, à l'endroit

où l'on dit le plus douloureusement Jamais."

l'altitude dont parle Celan dans le premier poème, j'espère l'insuffler à ma lourde prose indigeste grâce à cette transfusion de "mots tactiles" .

Ne chercherions nous pas nous aussi un écho ? une soudaine clarté de lampe (car le soleil ici est hors jeu) ? cet "endroit où l'on dit le plus douloureusement Jamais" nous semble en tout cas celui où nous devons orienter notre recherche. Qui implique ainsi courage et fermeté d'âme avant même la transparence de l'intelligence....ou bien les deux seraient elles indissolublement liées ?

la poésie , en tout cas, la véritable et grande poésie, se révèlera sans doute comme un ... véhicule (?) puissant pour obtenir une "nouvelle autorisation de décollage", qui dans notre cas d'ailleurs serait bien la première !

mais il y a loin de la coupe aux lèvres...

 et  il y aurait bien d'autres formulations de ce genre...

nous les écartons sommairement et définitivement. Nous ne voulons même pas réfléchir, encore moins expliciter les raisons qui nous portent à ce refus ...

disons tout au moins que nous ne voulons pas dès le début nous enliser dans le convenu, le "prêt à penser", etc... il me semble que c'est assez là dessus.

Mais en même temps, nous comprenons qu'il ne sera pas possible de trouver la formulation , que nous cherchons,  facilement et immédiatement.

il y faudra peut être de longs détours et méandres... et , éventuellement : si la totalité du discours consistait à formuler la question ?

ce qui ne serait pas forcément un "échec" ! car il en "sortirait" au moins cette conclusion que Dieu ne peut exister que comme "question"... ou encore manque, "trou d'être", abysse...

et , bien entendu, la totalité en question n'aurait pas de "fin", le "discours" se prolongerait indéfiniment, tout au moins jusqu'à ce que l'on constate qu'il ne peut pas avoir de fin (ce qui est facile à reconnaître dès maintenant), et que tout "ajout" est un ressassement inutile et vain...

Nous nous trouvons donc dans une situation asez "bizarre", reconnaissons le : il nous est impossible de trouver de but en blanc la "formulation" claire que nous cherchons pour notre question et que nous avons reconnue comme nécessaire pour commencer vraiment.

il nous est donc impossible de commencer, ou, pour le dire autrement : nous nous trouvons sur le seuil, à l'endroit du commencement, sans pouvoir en procéder pour passer "aux choses mêmes".

Et nous avons aussi pris conscience que cette situation inconfortable et "bizarre" risque de se prolonger très longtemps...indéfiniment peut être...